Quatre clichés sur le disco démentis dans l’exposition « Disco, I’m Coming Out » à la Philharmonie de Paris

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Sous ses atours hédonistes et joyeux, le disco cachait bien son jeu. Face au mépris et aux accusations de superficialité dont il fait parfois l’objet, l’exposition à la Philharmonie remet quelques idées en place.

Une boule à facettes, emblématique des night-clubs et du disco, vue à l'exposition "Disco, I'm Coming Out", à la Philharmonie de Paris, février 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)
Une boule à facettes, emblématique des night-clubs et du disco, vue à l’exposition « Disco, I’m Coming Out », à la Philharmonie de Paris, février 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)

Superficiel et simpliste ? Oubliez tout ce que vous savez ou croyez savoir sur le disco. Non, il ne fut pas aussi futile et aseptisé qu’on le dit. « Musique des Noirs, des homos, des femmes et des hispaniques », comme le décrit le célèbre musicien et producteur Nile Rodgers, le disco fut même bien plus politique qu’on ne le croit. C’est notamment ce que s’attache à montrer l’exposition Disco, I’m Coming Out, première de cette envergure sur ce genre musical en France, qui vient de démarrer à la Philharmonie de Paris pour six mois.

Voici quatre malentendus sur le disco auxquels l’exposition tord le cou, avec les éclairages du commissaire Jean-Yves Leloup en compagnie duquel nous l’avons parcourue.

Un genre bien moins superficiel (ou plus politique) qu’on ne le croit

Certes, cette musique hédoniste a été conçue avant tout pour la danse sous la boule à facettes. Et oui, elle est devenue à la fin des années 1970, dix ans après son avènement, un genre ultra-commercial et une machine à cash planétaire peu soucieuse de porter des messages. Mais en dépit des paillettes auxquelles on le réduit trop souvent, le disco est né « dans un contexte de grave crise urbaine et sociale à New York », rappelle le commissaire de l’exposition Jean-Yves Leloup. Même en France, le genre apparaît libérateur. « C’est une musique pour tout le monde (…) une musique de survie pendant une période de crise où on ne veut plus penser à rien », illustre de son côté le chroniqueur de la nuit Alain Pacadis en 1976 dans Libération.

Le slogan disco au néon "We Dance Together, We Fight Together" ("Nous Dansons Ensemble, Nous Luttons Ensemble"), vu à l'exposition "Disco, I'm Coming Out", à la Philharmonie de Paris. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)
Le slogan disco au néon « We Dance Together, We Fight Together » (« Nous Dansons Ensemble, Nous Luttons Ensemble »), vu à l’exposition « Disco, I’m Coming Out », à la Philharmonie de Paris. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)

Porteur de valeurs d’émancipation et de résilience, le disco a surtout accompagné les rebellions sociales et politiques de son époque – contre le harcèlement policier et administratif des homosexuels, contre la guerre du Vietnam, pour les droits civiques, pour les droits des femmes – car « beaucoup de militants fréquentaient les premières soirées disco », souligne Jean-Yves Leloup. Né après les émeutes de Stonewall de 1969 qui ont contribué à desserrer l’étau sur la communauté gay (les hommes n’ont été autorisés à danser entre eux en boîte de nuit qu’en 1971 aux États-Unis), il a accompagné le chemin vers la visibilité du mouvement LGBTQ+.

En parallèle, le dancefloor a constitué un espace inclusif de communion à l’abri des discriminations pour les minorités raciales et de genre, notamment noires et latinos. « Danse et politique étaient sur la même longueur d’ondes », résumait le précurseur David Mancuso, qui ouvrit le premier club disco dans son appartement de Manhattan, The Loft, le 14 février 1970. « J’étais à la fois dans la rue et sur la piste de danse. La fête et la politique constituaient alors les deux faces d’un même phénomène », ajoutait celui qui militait le jour et faisait danser la nuit.

Non, le disco n’est pas né avec les Bee Gees

Demandez autour de vous. Les premiers mots qui viennent à l’esprit pour évoquer le disco sont souvent les Bee Gees et La Fièvre du samedi soir. « Le public européen a tendance à penser que le disco est une déclinaison dansante de la variété ou de la chanson », confirme Jean-Yves Leloup. Pourtant, c’est « à l’origine une musique noire américaine, qui puise dans la soul, le funk, le gospel pour le chant, avec des fragments de jazz et de percussions latinos et africaines pour les sections rythmiques ». Directement issu de la soul enjouée aux arrangements élégants du « Philly Sound » (le son de Philadelphie), le disco fut d’abord joué par de jeunes DJ, souvent italo-américains, en quête de titres pour faire danser la faune cosmopolite des petits clubs qu’ils animaient à Manhattan, au tout début des années 1970, à une époque où le mot disco ne désignait pas encore ce style musical.

La salle centrale à l'exposition "Disco, I'm Coming Out", à la Philharmonie de Paris, février 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCE INFO CULTURE)
La salle centrale à l’exposition « Disco, I’m Coming Out », à la Philharmonie de Paris, février 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCE INFO CULTURE)

Le film La Fièvre du samedi soir(Nouvelle fenêtre) ne sort, lui, que fin 1977, et au printemps 1978 en Europe. Avec son image rassurante, qui efface toute référence à l’homosexualité et remet l’homme blanc hétérosexuel au cœur de la danse, via les déhanchements cultes de Tony Manero alias John Travolta, il va faire déferler le disco sur le monde. Un disco plus pop, assez éloigné des tubes joués alors dans les discothèques new-yorkaises. Il est porté par un groupe australo-britannique, les Bee Gees, qui a pris le train du disco en marche et a enregistré en France, au château d’Hérouville, les titres les plus saillants de la bande originale, dont Stayin’ Alive(Nouvelle fenêtre), Night Fever(Nouvelle fenêtre) et You Sould Be Dancing(Nouvelle fenêtre). Le groupe va vendre des millions de disques grâce au film.

Dès lors, les stars de la pop, de la variété et du rock vont s’approprier les codes du disco. Un raz de marée tel que le genre va être victime d’un ras-le-bol anti-disco aux États-Unis, à la fin des années 1970, avec le mouvement Disco Sucks qui culminera à l’été 1979 avec le sinistre autodafé de vinyles disco (et plus globalement afro) lors de la Disco Demolition Night à Chicago, comme on peut le voir à l’exposition. En France, il n’a jamais disparu. Incontournable bande-son des mariages, le disco sème aussi son rythme irrésistible dans les hymnes de Daft Punk et les chansons actuelles, notamment celles de Clara Luciani et de Juliette Armanet, qui l’ont toutes deux exploré avec classe.

Des paroles pas si creuses

Oui, le disco est une musique qui parle au corps et nous enjoint souvent à « dance, dance, dance », « boogie-oogie » et à « shake, shake your booty ». Mais ces injonctions réservent bien des surprises si l’on gratte un peu sous la surface. Allusions et double sens sont légion dans les paroles des hymnes disco, dont l’exposition nous donne un aperçu dans la première salle avec une sélection de titres, paroles ou refrains projetés en boucle.

Bustier Issey Miyake lors d'une fête au Palace, une photo extraite de la série "Le Palace de Fabrice Emaer vu par Arnaud Baumann, 1978-1983". (ARNAUD BAUMANN)
Bustier Issey Miyake lors d’une fête au Palace, une photo extraite de la série « Le Palace de Fabrice Emaer vu par Arnaud Baumann, 1978-1983 ». (ARNAUD BAUMANN)

Interprétées dans leur écrasante majorité par des chanteuses afro-américaines, ces paroles contestent la supposée docilité féminine. « Elles tournent autour de la volonté de liberté et d’émancipation féminine, mais aussi de la quête du plaisir féminin », souligne Jean-Yves Leloup (qui relève cependant le paradoxe de ces paroles conquérantes avec la mise en scène sexiste de corps féminins lascifs sur les pochettes de disques). Runaway « before you find it’s too late »(Nouvelle fenêtre) de Loleatta Holloway incite ainsi les femmes battues à fuir tant qu’il est encore temps, I Will Survive(Nouvelle fenêtre) de Gloria Gaynor est un hymne à la résilience combative, tandis que la phrase « I don’t want your macho attitude » de Grace Jones sur Below the Belt(Nouvelle fenêtre) est on ne peut plus claire dans son refus de la masculinité toxique.

On trouve aussi énormément de sous-entendus salaces qui affirment la puissance du désir sexuel féminin comme Ring My Bell(Nouvelle fenêtre) d’Anita Ward ou (If You Want It) Do It Yourself(Nouvelle fenêtre) de Gloria Gaynor (Si tu le veux, Fais-le toi-même), qui peut aussi bien être une allusion à l’onanisme qu’une incitation à prendre son destin en main, sans oublier les feulements de jouissance effrontés de Donna Summer sur I Feel Love(Nouvelle fenêtre) et Love To Love You Baby(Nouvelle fenêtre)qui remettent en question l’idée de sexe reproductif et passifCes messages d’indépendance ont « beaucoup touché les minorités et en particulier la communauté gay masculine, qui a suivi ces chanteuses comme des divas, et en a fait les icônes de cette culture naissante », complète le commissaire.

Un genre loin d’être simpliste musicalement

« Parce que c’est une musique joyeuse et hédoniste, on ne réalise pas à quel point le disco a été conçu avec les meilleurs musiciens et chanteurs » américains, souligne Dimitri From Paris dans le catalogue de l’exposition. Figure de la French Touch, ce producteur de house music est aussi un puits de science disco, dont le mix spécial d’une trentaine de morceaux sonorise l’exposition. Il se désole que le disco ait été ensuite « récupéré et exploité par les majors du disque et les productions européennes », qui en ont conservé le principe rythmique en y associant « des mélodies faciles« .

Le corner consacré aux instruments des premiers jours du disco, surmontés du label Salsoul au néon, vus à l'exposition "Disco, I'm Coming Out", février 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCE INFOCULTURE)
Le corner consacré aux instruments des premiers jours du disco, surmontés du label Salsoul au néon, vus à l’exposition « Disco, I’m Coming Out », février 2025. (LAURE NARLIAN / FRANCE INFOCULTURE)

La rythmique irrésistible pour les hanches dont il parle est connue sous le nom de four-on-the-floor ou 4/4. Elle marque les quatre temps de chaque mesure avec la grosse caisse tout en actionnant la cymbale charleston. Elle a été inventée par le batteur Earl Young, une figure du « Philly Sound » que l’on retrouve sur le single The Love I Lost(Nouvelle fenêtre) de Harold Melvin & The Blue Notes, sorti en 1973, qui marque pour les spécialistes la naissance du disco.

« Le disco est une musique beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine », appuie Jean-Yves Leloup. « À ses débuts, il est très orchestré, très riche, en cuivres mais surtout en cordesLes chansons sont très travaillées et font appel à d’excellents musiciens. Avant l’arrivée des synthétiseurs vers 1977-1978, c’est une musique qui coûte cher à produire, comme la soul. Elle nécessite de grandes formations d’instrumentistes, des arrangeurs, des chefs d’orchestre ». Les années 1970 marquent en outre « l’apogée de l’enregistrement analogique : la plupart des albums enregistrés à cette époque sont d’une qualité exceptionnelle. » Tout sauf factice.

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